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Monday, December 08, 2008

Du vin et du web


Soirée Science 2.0
Originally uploaded by Enro

Entretien avec Marc Foglia publié dans rue89

Interview avec Gloria Origgi, chercheuse au CNRS, s’intéresse au phénomène de la croyance, à la construction des valeurs, et plus spécifiquement à la manière dont le web modifie et accélère la construction de la connaissance collective.

Je voudrais revenir sur le bel article [1] que vous avez publié dans La Vie des Idées, sur « la passion d’évaluer ». Avant de travailler sur le fonctionnement de la réputation sur Internet et ses effets, vous aviez étudié la réputation dans le monde du vin?


Lorsqu’on entre en contact avec un domaine de connaissance nouveau, ce sont les opinions des autres, leurs valeurs et préférences qui déterminent notre accès aux faits.

Le vin était donc pour moi un prétexte intéressant pour développer mes travaux en épistémologie. J’ai observé des novices adultes entrer en contact avec un corpus culturel nouveau, auquel ils doivent apprendre à donner de la valeur.

Quand ils souhaitent acheter une bouteille, les gens doivent d’abord s’orienter, se créer un paysage dans lequel ils pourront se retrouver. Les systèmes de classification du vin changent, évoluent -surtout sur les marchés nouveaux- mais il ne s’agit pas d’une simplification.

Il s’agit plutôt d’une différenciation de plus en plus fine, qui permet de stocker sur une étiquette une grande quantité d’indices réputationnels sur la qualité du vin.

Dans notre société à forte densité informationnelle, que ce soit sur Internet, ou dans un hypermarché avec des centaines de bouteilles de vin sur les rayons, le filtrage de l’information et les échelles de valeur prennent une importance essentielle. Comment s’acquiert cette information sur l’information? L’opinion des autres opère un filtrage.

Dans votre article, vous décrivez un nouvel âge de l’Internet : l’âge du filtrage de l’information aurait succédé à l’âge du stockage. Comment peut-on décrire la courte vie de l’Internet, quelles étapes se dégagent aujourd’hui? Comment caractérisez-vous l’âge actuel, est-ce l’âge de la maîtrise, après celui de l’enthousiasme?


Je suis convaincue que nous nous trouvons face à un changement de paradigme fondamental dans notre rapport à la connaissance: de l’âge de l’information, nous sommes en train de passer à l’âge de la réputation, dans laquelle l’information n’aura de la valeur que si déjà filtrée, évaluée et notée par les autres.

Il s’agit d’une transformation radicale, due en partie aux nouveaux moyens techniques de diffusion de l’information, et surtout à l’usage social de ces moyens.

Depuis la création du PageRank, en 1998, il n’y a pas eu d’innovation technique décisive dans l’Internet. Les innovations sont venues plutôt du versant des applications sociales sur le web.

Je vois un contraste énorme entre la créativité d’avant 2000, et la normalisation après l’éclatement de la bulle et le changement de gouvernement aux Etats-Unis.

L’administration Clinton (en particulier Al Gore) a intensément soutenu le développement de l’Internet: à la fin des années 90, les Etats-Unis disposaient d’un potentiel unique au monde, et dont ils entendent bien faire profiter le monde entier. Après, avec l’administration Bush, l’âge de glace commence.

Dans les années 90, ce sont des politiques institutionnelles qui ont rendu possible la créativité sur l’Internet: ainsi, la norme « end-to-end », selon laquelle l’intelligence est concentrée aux extrémités du réseau, dans les différentes applications créées par différents opérateurs (modems, programmes « client » comme Eudora, Skype, etc.) fait que personne n’a le droit de s’approprier le réseau.

En France, on avait le Minitel, mais sa situation propriétaire et monopolistique a énormément limité son potentiel d’innovation. Les débuts d’Internet ont été marqués à l’inverse par des idéaux libertaires : il s’agissait de créer un bien commun, de faire en sorte que tous puissent en profiter.

A des idéaux libertaires ou anarchistes, on a ajouté un zeste de collectivisme. L’information sur Internet est un bien qui ne s’épuise pas dans son usage collectif: cela contredit l’idée des économies de marché selon laquelle seule la propriété privée garantirait un usage des ressources raisonnable.

L’essor de l’idéologie libertaire explique en partie pourquoi il est si difficile, encore maintenant, de trouver un modèle économique pour l’Internet.

Il y a trois niveaux de douane susceptibles de rémunérer des investissements: le droit d’accès au contenu, le droit d’accès au code, et le droit d’accès au câble. L’innovation apportée par certaines inventions du web 2.0, comme les blogs, a été de supprimer les deux premières barrières.

Depuis 2001, ce n’est plus la question technologique qui domine, c’est la question de la participation, qui est une question sociale et politique.

Le filtrage des informations serait d’autant plus justifié que l’on se trouve en contexte d’incertitude. Quel est le rôle du jugement, de la responsabilité individuelle? Est-ce que l’on peut parler de sagesse collective sur Internet?

Internet d’aujourd’hui est devenu principalement un outil social de traitement automatisé d’une énorme quantité d’informations. Le web 2.0, ou web social, tient compte des préférences individuelles en les agrégeant: lorsqu’un internaute crée un lien, il met à disposition des autres une préférence individuelle.

Le web est d’un coté la réalisation d’un rêve de collecte d’information issu du libéralisme. Pourquoi le marché est-il si important selon Friedrich Hayek [figure de proue de la pensée économique libérale, ndlr])? Parce que le marché fixe un prix, et que le prix est l’indicateur d’informations éparpillées dans la société.

Aujourd’hui, le prix est un indicateur dépassé. On ne sait pas grand-chose d’un individu si l’on sait qu’il achète une bouteille à 3 euros, 5 euros ou 8 euros. L’agrégation d’informations utiles ne passe plus par le prix, mais par des systèmes de filtrage collaboratif des informations beaucoup plus sophistiqués. C’est d’ailleurs la transformation la plus intéressante du web depuis une dizaine d’années.

Il faut néanmoins être conscient de ce que les processus de formation de la sagesse collective varient énormément d’un système à l’autre. Prenez Google, prenez Wikipedia, c’est très différent: l’individu n’a qu’une influence très indirecte sur le PageRank en créant des liens, dont le poids est ensuite manipulé par des algorithmes qu’il ne contrôle point, alors qu’il peut intervenir directement sur un article de Wikipedia.

Lorsque Google a commencé, les internautes n’étaient pas conscients que le référencement pouvait être payant. C’est une intervention institutionnelle, une loi, aux Etats-Unis, qui a obligé les moteurs de recherche à séparer visuellement ce qui fait l’objet d’une promotion commerciale. Ces biais des systèmes sont mal connus, et je trouve que leur maîtrise devrait faire partie d’une éducation à leur usage.

Traditionnellement, la sociologie avait un rôle à jouer dans l’étude des comportements sociaux, et la philosophie s’impliquait dans l’étude du sens… Comment concevez-vous votre travail sur l’objet Internet?


Mon travail se situe dans la ligne directe de mes autres travaux d’épistémologue. Comment la connaissance est-elle produite, diffusée, stockée?

Il était pour moi impossible de rester indifférente à Internet. L’objet Internet n’a toutefois rien d’une reconversion: c’est ma façon d’étudier le design de la connaissance, qui est l’objet même de l’épistémologie.

Il reste difficile de faire passer Internet dans la culture académique, comme vous en avez également fait l’expérience, même si tous les universitaires utilisent les e-mails, Wikipedia, Facebook, Google, etc. Ces activités ne font pas partie de l’activité officielle d’un chercheur, alors que cela représente sans doute 80% de son activité réelle…

Dans le cadre d’un projet européen auquel je participe comme épistémologue, LiquidPublications [2], nous sommes en train de concevoir une nouvelle façon de produire la science, de valoriser toute l’activité d’un chercheur, en prenant en compte les outils sociaux du web 2.0.

La question, aujourd’hui, c’est que la plus grande partie de l’activité d’un chercheur n’est pas prise en compte dans l’évaluation de sa carrière scientifique.

C’est l’un des messages que j’essaye de faire passer au niveau européen, auprès de l’European Research Council, et même en France, où je collabore avec les projets du CNRS qui essayent de remettre en question les pratiques de diffusion de la recherche (comme le projet TGE Adonis [3].

Je pense qu’il faut passer d’une conception statique de la connaissance, incarnée aujourd’hui par l’article de recherche, à une conception dynamique, nécessairement plus collective.
URL source: http://www.rue89.com/innovation/2008/11/02/du-vin-au-web-20-comment-la-sagesse-collective-se-forme

Liens:
[1] http://www.laviedesidees.fr/Sagesse-en-reseaux-la-passion-d.html
[2] http://liquidpub.org/
[3] http://www.tge-adonis.fr